Paul Gander (France Agrivoltaïsme) : défendre une conviction avant de défendre un statut
Seuils de surface, postes sources saturés, PPE par décret : Paul Gander raconte comment on plaide pour une filière qui n'a pas encore produit sa valeur.
La plupart des organisations professionnelles défendent d’abord un intérêt partagé. France Agrivoltaïsme part d’un point différent : ses membres n’ont pas toujours les mêmes intérêts, mais ils partagent la même conviction, celle que l’agrivoltaïsme rend un service à l’activité agricole. Paul Gander, qui y suit les affaires publiques et pilote la régionalisation, explique dans cet épisode d’Hémicycle ce que cette nuance change dans le métier.
On a parlé de ce qu’est concrètement l’agrivoltaïsme, d’une proposition de loi sur le partage de la valeur qui n’a jamais atteint la séance publique, de la programmation pluriannuelle de l’énergie et de sa clause de revoyure, et de tout un pan du métier qui ne se joue pas à Paris : les affaires publiques auprès des préfectures, des services instructeurs et des élus locaux.
1) L’agrivoltaïsme, une pratique avant d’être une filière
Paul Gander le résume simplement : une synergie entre des panneaux solaires et une activité agricole conduite en dessous, sur une parcelle agricole. La notion a une définition dans la loi depuis trois ans, et elle se décline sur à peu près toutes les typologies d’agriculture : élevage, viticulture, arboriculture, mais aussi grande culture, blé ou orge.
Il insiste sur un point qui structure tout le reste de la conversation : c’est une filière très jeune, avec très peu de projets effectivement construits. Ce n’est pas un détail de contexte, c’est la contrainte centrale du plaidoyer, comme on le verra sur le partage de la valeur.
2) Une association loi 1901 qui se vit comme un syndicat
Juridiquement, France Agrivoltaïsme est une association loi 1901. Dans la pratique, Paul Gander parle plutôt de syndicat, pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit de défendre une filière à la fois industrielle et agricole, avec ce que ça suppose de proximité avec le syndicalisme professionnel : on défend ce qui fait vivre les entreprises. Ensuite parce que les membres les plus investis y croient, au sens fort. L’agrivoltaïsme ne va pas révolutionner l’agriculture ni résoudre ses crises, il le dit sans détour, mais ils le tiennent pour une filière à fort potentiel.
Le second mot qu’il emploie est celui d’écosystème, et il n’est pas décoratif. Les membres réunissent des entreprises et des grands groupes de l’énergie, des avocats, des banques, mais aussi la FNSEA, Chambres d’agriculture France, des bureaux d’études, des représentants de coopératives et des acteurs de la recherche comme l’INRAE. Résultat : tous les avis de la filière sont dans la pièce, parfois convergents, parfois divergents.
3) Cent membres, trois collèges, des instances paritaires
L’organisation compte aujourd’hui une centaine de membres, répartis en trois collèges : un collège énergie (entreprises, avocats, banques), un collège technologie (producteurs de technologies agrivoltaïques, sondes, intelligence artificielle) et un collège agricole (agriculteurs, bureaux d’études, chambres d’agriculture).
Ces trois collèges sont représentés à égalité dans les instances : cinq sièges chacun au conseil d’administration, deux sièges chacun au bureau. C’est une réponse structurelle au problème de départ. Quand les intérêts des membres divergent, la gouvernance paritaire est ce qui permet d’aboutir à une position commune sans qu’un collège impose la sienne.
4) Ce que la loi appelle un « service » à l’agriculture
La loi conditionne les projets agrivoltaïques à un service rendu à l’activité agricole. Elle en liste quatre, dont l’amélioration du potentiel agronomique, l’adaptation au changement climatique et le bien-être animal. Un projet doit répondre à l’un de ces items sans nuire aux autres.
Sur le terrain, le cas le plus lisible est l’élevage : en période de forte chaleur, l’ombre portée bénéficie directement aux bovins comme aux ovins. La viticulture du sud de la France est un autre cas, avec une double logique de protection contre la chaleur et de diversification économique pour des exploitations en crise.
À côté de ces services réglementaires, Paul Gander identifie des externalités positives, qui n’ont pas de statut juridique mais qui pèsent dans le débat. La principale concerne les conditions de travail, sujet majeur pour l’attractivité du métier. Il cite un maraîcher du Vaucluse rencontré lors d’une table ronde : travailler à l’ombre change la journée, et les serres n’ont plus besoin d’être repeintes en blanc chaque année pour limiter la chaleur, ce qui représente un gain de temps, de main-d’œuvre et de coût. Ce sont ces effets concrets, identifiés projet par projet, qui alimentent l’argumentaire de la filière.
5) La PPL partage de la valeur : anatomie d’un texte arrêté avant la séance
Le dossier législatif détaillé dans l’épisode est la proposition de loi sur le partage de la valeur, portée par le député Pascal Lecamp et travaillée en 2025. Un texte court, cinq articles, avec trois briques principales : une limitation de la taille des projets, un partage de la valeur produite au bénéfice du territoire via un fonds départemental, et un droit reconnu aux communes sur les projets.
Pour la filière, le texte posait plusieurs problèmes. Le partage de la valeur n’allait pas seulement à des projets agricoles du territoire mais aussi à des projets environnementaux ou de biodiversité, ce qui a heurté une partie du monde agricole, dans un contexte de crise agricole marquée où la question du revenu était au cœur des revendications. La limitation de surface, elle, posait une difficulté économique pour les porteurs de projet, mais aussi agricole : en dessous d’une certaine surface, le service rendu à l’exploitation n’est plus vraiment palpable. Un ou deux hectares de panneaux ne changent pas la conduite d’une exploitation.
Le seuil de départ était de 5 mégawatts, soit environ 10 hectares. Peu dans le nord de la France, potentiellement beaucoup dans le sud, selon le type d’agriculture. Les débats l’ont porté à 10 mégawatts. France Agrivoltaïsme défendait une position proche de celle de Chambres d’agriculture France, autour de 20 mégawatts, avec une marge d’appréciation laissée au territoire, au motif que c’est lui qui connaît le terrain.
Le texte est passé en commission des affaires économiques mais n’a pas pu être débattu en séance publique à l’Assemblée. Aujourd’hui, il n’est plus à l’ordre du jour. Paul Gander sait que son auteur souhaiterait le remettre sur la table, sans y croire à court terme : l’équilibre politique de l’Assemblée est compliqué et ce n’est pas un texte prioritaire. Il pourrait revenir, éventuellement réécrit.
6) Plaider sur une valeur qui n’a pas encore été produite
C’est le passage le plus intéressant de l’épisode sur le plan méthodologique. La filière s’est retrouvée face à un arsenal législatif et réglementaire qui se construisait sur une valeur qui n’existait pas encore, faute de projets construits. Paul Gander le formule avec une pointe d’ironie : des porteurs de projet expliquaient qu’ils n’avaient pas encore franchi leur décision finale d’investissement et qu’on leur demandait déjà d’organiser le partage de leurs revenus futurs.
La réponse a été un travail d’écriture plutôt qu’un travail d’opposition. Une note sur le partage de la valeur, destinée à démystifier cette valeur : l’économie réelle d’un projet, les recommandations de la filière sur le texte, et la démonstration qu’un seuil de dimensionnement trop bas produit l’inverse de l’effet recherché.
L’argument mérite d’être détaillé, parce qu’il est contre-intuitif. On imagine spontanément qu’une multitude de petits projets permettrait à davantage d’agriculteurs d’en bénéficier. Dans les faits, trois obstacles s’y opposent. Le réseau de raccordement français est sous très forte tension. Le coût d’un projet reste hors de portée de la plupart des agriculteurs, avec un investissement que Paul Gander situe entre 800 000 euros et un million d’euros par mégawatt. Et un grand nombre de petits projets crée un effet de concentration autour des postes sources, points d’entrée du réseau : au lieu de projets disséminés partout, on obtient beaucoup de projets autour d’un même point, donc une saturation très forte pour la commune ou l’intercommunalité concernée. Le parallèle qu’il fait est celui de certains territoires du nord de la France où la densité d’éoliennes finit par se voir.
Côté méthode d’accès aux parlementaires, le dispositif est classique et collectif : rencontres directes, association aux phases de travail par l’auteur du texte, amendements portés via les membres agricoles, et production de notes d’analyse. Les campagnes de rendez-vous d’ampleur sont arbitrées en bureau, y compris la question de savoir si l’on rencontre tous les bords politiques. Paul Gander prépare et coordonne, et les rendez-vous sont assurés selon les cas par la présidence, par des élus du bureau ou du conseil d’administration, avec ou sans lui.
7) La PPE, une victoire en demi-teinte
La programmation pluriannuelle de l’énergie est la planification de la production d’énergie soutenue par l’État, via des appels d’offres qui garantissent un prix d’achat sur vingt ans. Pour un porteur de projet, c’est le document qui donne la visibilité. Elle a été publiée cette année, après près de trois ans de discussions et de consultations, ce qui explique le soulagement de la filière.
Les objectifs sont jugés plutôt ambitieux, sans plus. Paul Gander cite 40 gigawatts pour le solaire à l’horizon 2030, et pointe immédiatement la nuance : la production solaire française progresse de façon exponentielle depuis cinq ans, et se situe déjà, selon lui, autour de 25 à 30 gigawatts. La marge de manœuvre réelle jusqu’en 2030 est donc plus faible que le chiffre affiché ne le suggère.
Ce déplacement du terrain de jeu vers le réglementaire, Élodie Saillard (SER) le décrivait déjà dans son épisode, amendement par amendement, comme Mathias Laffont pour l’électricité.
Deuxième nuance, politique celle-là : les objectifs de la PPE sont transcrits par décret après consultation, et non votés au Parlement. Le principe de la PPE, lui, a bien été voté, mais cette asymétrie a nourri une bataille de procédure, en plus du fond, certains partis jugeant les objectifs trop favorables aux renouvelables et pas assez au nucléaire.
8) La clause de revoyure, ou l’incertitude officialisée
Pour obtenir un accord politique, une clause de revoyure a été prévue l’an prochain. On regardera alors si les objectifs d’électrification des usages progressent comme espéré, sachant que la difficulté de fond est là : on veut produire plus d’énergie, mais la consommation n’augmente pas au rythme prévu.
Paul Gander décrit cette clause comme une forme de période d’essai, et il en tire une lecture qui vaut au-delà de l’énergie. Puisque les objectifs passent par décret, ils sont révisables à tout moment, dans un sens comme dans l’autre. Une consommation qui décollerait en 2029 sous l’effet des pompes à chaleur, de la rénovation et du véhicule électrique obligerait à relever les objectifs, et ce serait faisable. Ce que change la clause de revoyure, c’est qu’elle affiche officiellement une échéance de réexamen, donc un niveau d’incertitude plus élevé pour la filière.
Sur le calendrier, il ne fait pas semblant : une échéance à un an n’est pas prise au hasard quand la campagne présidentielle approche. Un changement de gouvernement avec une autre ligne politique peut rebattre les cartes dans un sens ou dans l’autre. D’où, dit-il, un travail de conviction à mener pour que le monde politique conserve une PPE ambitieuse sur les renouvelables, quitte à faire évoluer les conditions ou les charges si le coût pour les finances publiques est jugé trop élevé.
9) Les affaires publiques territoriales, le pan oublié du métier
C’est le sujet que Paul Gander voulait absolument aborder. En affaires publiques, on pense national : Assemblée, Sénat, ministères, Bruxelles. Or les projets agrivoltaïques ne se font pas à Paris, ils se font dans des zones rurales, parfois dans des villages de quelques dizaines d’habitants. D’où la régionalisation qu’il pilote.
Le constat rejoint deux épisodes récents d’Hémicycle : Julien Prévotaux, pour France Gaz Liquide, sur la ruralité comme angle mort de la transition énergétique, et Adrien Chouguiat, pour France Gaz, sur la décarbonation menée avec les territoires plutôt que contre eux. Trois filières énergétiques différentes, la même conclusion sur l’endroit où se joue l’acceptabilité.
Les interlocuteurs sont nombreux et assumés comme tels : les préfectures et les services déconcentrés de l’État, en particulier les directions départementales des territoires, qui instruisent les projets, et les DREAL, directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement, qui rendent un avis dans la constitution du permis de construire et suivent les enjeux d’eau, de sol et de biodiversité. À quoi s’ajoutent les chambres d’agriculture locales, les associations de maires ruraux, les parcs nationaux et les associations environnementales. Le rythme qu’il décrit est soutenu : un ou deux acteurs locaux rencontrés toutes les semaines ou toutes les deux semaines.
L’objectif n’est pas celui qu’on suppose. Il ne s’agit pas de collecter des soutiens locaux pour peser sur la norme nationale, même si l’appui d’une association d’élus est toujours utile quand un texte revient. Il s’agit d’abord de permettre aux projets de se développer correctement, et surtout de faire remonter des problématiques que l’on ne voit pas depuis Paris. L’exemple qu’il donne est parlant : dans certains territoires, la règle d’espacement entre les massifs forestiers et les projets, justifiée par le risque incendie, se traduit par une perte de surface agricole et de rendement pour l’exploitant. Ce sont ces frictions très concrètes, techniques ou paysagères, qui alimentent ensuite l’expertise fournie aux membres.
10) Vrai/Faux : trois idées reçues passées au crible
« Réduire la taille des projets, c’est forcément plus acceptable localement. » Vrai et faux à la fois. Vrai parce qu’un projet de plus petite surface facilite l’appropriation locale et l’intégration paysagère. Faux parce qu’au-delà de deux ou trois projets sur une même commune, parfois moins, la population n’en veut plus. Il y a un seuil de saturation.
« Dans les énergies renouvelables, la bataille des décrets et des appels d’offres est plus décisive que le vote d’une loi. » Plutôt vrai, dit-il, parce que le cadre législatif est à peu près posé. Les vrais débats se déplacent vers les appels d’offres et les décrets, et un appel d’offres mal calibré ou un décret trop contraignant peut ruiner un projet sur le plan économique.
« Les affaires publiques territoriales sont sous-estimées par rapport au Parlement. » Vrai, mais il déplace la réponse sur le terrain de la formation. Les cursus d’affaires publiques enseignent surtout le national et l’européen. Les élus régionaux et départementaux, structurants pour beaucoup d’acteurs, y tiennent une place bien plus réduite qu’ils ne le méritent.
Ce qu’on retient
Cet épisode raconte un cas de figure assez rare : plaider pour une filière qui n’a pas encore produit sa valeur, face à un cadre réglementaire qui, lui, se construit déjà. Il n’y a pas de rente à protéger, pas de statut acquis à conserver. Il y a une conviction à faire tenir, des chiffres à documenter, et des seuils à discuter avant qu’ils ne se figent.
C’est aussi une bonne illustration du déplacement du centre de gravité du plaidoyer énergétique. Une proposition de loi arrêtée avant la séance publique, une programmation fixée par décret avec clause de revoyure, une bataille qui se joue désormais sur les appels d’offres et l’instruction locale des dossiers : suivre ce secteur en ne regardant que l’agenda de l’Assemblée revient à en manquer l’essentiel. Notre page sectorielle Énergie et notre page sectorielle Agriculture recensent les dossiers actifs et les acteurs clés de ces deux univers, qui se croisent précisément sur l’agrivoltaïsme.
Le conseil de Paul Gander à celles et ceux qui débutent tient en un mot : la curiosité. Rester capable de passer d’une filière à une autre, de trouver seul les bons enjeux et le bon angle, que l’on travaille en cabinet avec plusieurs clients ou dans une association professionnelle quasi monosujet. Il ajoute que l’échelle européenne reste sous-estimée alors qu’il s’y passe énormément de choses, du viticole à l’industrie en passant par le pharmaceutique.
Reco culture de Paul Gander : le film Goliath, moins pour son lobbyiste un peu méchant que pour ce qu’il montre du conditionnement et du travail en situation de crise, et la série Parlement.
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