Julien Prévotaux (France Gaz Liquide) : la ruralité, angle mort de la transition énergétique
Biopropane, réseaux saturés, fracture territoriale : Julien Prévotaux plaide pour une transition énergétique qui n'oublie pas la ruralité.
Le débat sur la transition énergétique se réduit souvent à une question de technologie : plus de renouvelable, plus d’électrique, moins de fossile. Julien Prévotaux, directeur des affaires publiques de France Gaz Liquide, propose de le regarder autrement : par la géographie. Un territoire dense et raccordé ne se décarbone pas de la même manière, ni au même rythme, qu’un territoire diffus et hors réseau.
Dans cet épisode d’Hémicycle, on a parlé de la ruralité comme angle mort des politiques énergétiques, du biopropane comme solution méconnue pour les zones hors réseau de gaz de ville, du risque de fracture territoriale que fait peser le plan d’électrification de l’exécutif, et de ce que ça change de défendre une petite filière, environ 2 % du mix énergétique français, qui couvre pourtant 70 % du territoire.
1) Un parcours de traverse : historien, journaliste, juriste territorial
Julien Prévotaux n’a pas le parcours type des affaires publiques. Historien de formation, il a d’abord été journaliste, au Brésil puis en France, avant de passer par le Sénat comme collaborateur parlementaire, puis par une décennie dans l’édition juridique territoriale, en contact quotidien avec la fabrique du droit public et du droit territorial.
Il se définit lui-même comme un profil “communicant” plutôt que juriste, une distinction qu’il pose d’emblée entre les deux grandes familles des affaires publiques : les professionnels du droit d’un côté, formés aux masters spécialisés, et ceux qui viennent davantage de la communication et de la constitution de réseaux. Chez France Gaz Liquide, le suivi juridique du cheminement parlementaire des textes est porté par une collaboratrice dédiée. Lui se concentre sur la construction d’alliances, la relation presse, et ce que l’organisation appelle la territorialisation de ses actions : aller rencontrer les acteurs locaux au plus près du terrain.
2) La ruralité, angle mort de la transition énergétique
Le constat de départ tient en une comparaison de densité. Une zone urbaine compte environ 600 habitants par kilomètre carré, une zone rurale environ 39. Or l’énergie en réseau, celle qu’on pense par défaut quand on parle de transition, repose sur un postulat de densité : plus il y a d’usagers proches les uns des autres, plus l’infrastructure est viable économiquement et techniquement.
Cette réalité a longtemps rendu les zones rurales secondaires dans la pensée des politiques publiques, qui raisonnent par défaut en énergies de réseau et laissent de côté les énergies hors réseau, pourtant caractéristiques de ces territoires. La logique commence à changer avec la territorialisation de la planification écologique, qui oblige à reconnaître que chaque territoire a ses propres contraintes de faisabilité.
3) Le plan d’électrification et le risque de fracture territoriale
Le cœur de l’actualité, pour Julien Prévotaux, c’est le plan d’électrification annoncé par l’exécutif, dans la continuité des orientations de la programmation pluriannuelle de l’énergie, fixées par décret début 2026 pour les dix prochaines années. Des aides sont mises en place pour électrifier les usages : remplacement de chaudières par des pompes à chaleur pour les particuliers, électrification des procédés pour les industriels.
Le problème, selon lui, c’est de faire du “tout électrique partout, pour tout le monde” sans tenir compte des spécificités locales. En ruralité, deux obstacles concrets se cumulent : un bâti ancien, mal isolé, où la performance des pompes à chaleur suppose une rénovation préalable, et un réseau de distribution électrique qui n’est pas toujours en capacité d’absorber une hausse massive des usages. Sans mix énergétique adapté à chaque territoire, le risque est une inégalité de traitement face aux échéances de transition, doublée d’une pression fiscale croissante sur l’énergie fossile, avec l’entrée en vigueur du système européen d’échange de quotas carbone ETS2 en 2028.
4) Le biopropane, une énergie hors réseau expliquée simplement
Le biométhane, injecté dans le réseau de gaz de ville, est aujourd’hui relativement connu. Le biopropane beaucoup moins. C’est la version gaz liquide du même principe : un gaz liquéfié à température ambiante, stocké en citerne ou en bouteille chez le client, transporté par camion depuis des dépôts répartis sur le territoire. Il ne nécessite donc aucun réseau, ce qui permet de l’acheminer jusqu’à un gîte de haute montagne ou une exploitation isolée.
Le biopropane est un coproduit des bioraffineries, comme l’était le propane fossile pour les raffineries classiques : la distillation des intrants bio-renouvelables (huiles de cuisson usagées, résidus agroalimentaires) produit d’abord des biocarburants et du biokérosène pour l’aviation, et en tête de colonne, des gaz légers comme le biopropane. Il est commercialisé depuis 2018 et figure dans la base d’empreintes carbone de l’ADEME : selon le facteur d’émission recalculé par France Gaz Liquide, il permet de réduire les émissions de près de 90 % par rapport au propane fossile.
5) Une “petite” énergie, un enjeu de cohésion territoriale
France Gaz Liquide représente une vingtaine d’entreprises, 12 000 emplois, 11 millions de clients. Dans le mix énergétique français, les gaz liquides pèsent environ 2 %, une part mineure face au nucléaire, aux renouvelables électriques ou au gaz de réseau. Mais 70 % du territoire français n’a pas accès au réseau de gaz de ville, et c’est précisément là que se concentre l’usage du gaz liquide.
L’enjeu dépasse donc la seule question énergétique : c’est une question de cohésion territoriale. Offrir à ces 11 millions de clients une solution de décarbonation immédiatement disponible, sans attendre un raccordement électrique dont le rythme dépend de la capacité d’Enedis à financer et déployer de nouvelles infrastructures, fait partie de l’argumentaire de la filière pour peser dans un débat où elle reste, en volume, minoritaire.
6) Territorialiser la fabrique de la loi
Convaincre l’administration centrale et les parlementaires ne suffit pas, selon Julien Prévotaux. Il faut aussi que les élus locaux, au niveau communal, intercommunal, départemental et régional, s’approprient les enjeux énergétiques de leur territoire. Le constat qu’il fait sur le terrain : les acteurs locaux comprennent les problèmes et veulent s’en saisir, mais ne savent pas toujours par où commencer, sur un sujet qui suppose une planification dont l’horizon dépasse largement la durée d’un mandat électif.
Cette tension entre temps long de la planification énergétique et temps court du mandat démocratique est, pour lui, l’un des vrais défis de la territorialisation en cours : trouver les mécanismes de coopération qui permettent aux territoires de s’emparer des objectifs nationaux sans que la méthode soit entièrement figée d’en haut.
7) L’instabilité parlementaire, un mal pour un bien ?
L’instabilité politique a eu un effet direct et mesurable : la programmation pluriannuelle de l’énergie a pris deux ans de retard du fait de l’instabilité parlementaire et de la faiblesse de l’exécutif qui en découle. Sur un sujet aussi structurant que l’énergie, ce retard n’est pas neutre.
Mais Julien Prévotaux y voit aussi un effet paradoxal : cette période a remis en lumière la nécessité d’aller vers les territoires, au-delà de Paris, des parlementaires et de l’exécutif. Un mouvement qu’il observe chez d’autres responsables des affaires publiques, dans d’autres secteurs.
8) Vrai/Faux : le terrain compte autant que le Parlement
Sur “la transition énergétique française a oublié la ruralité”, il répond oui, dans un premier temps, mais que les choses commencent à changer à mesure que l’électrification se heurte aux réalités du raccordement rural.
Sur “on peut encore innover dans l’énergie en France”, il répond oui, mais pointe un risque industriel : sur les bioraffineries et les carburants d’aviation durable, d’autres pays européens avancent parfois plus vite, faute d’un cadre suffisamment compétitif pour transformer l’innovation en projets industriels.
Sur “le plaidoyer de terrain pèse autant que le plaidoyer parlementaire”, il répond que l’un ne va pas sans l’autre, et élargit le propos à la vie démocratique elle-même : pour lui, la politique consiste à se confronter au réel et à avoir la capacité de le transformer, ce qui suppose que le terrain soit lui-même en capacité d’agir, et pas seulement de recevoir des objectifs fixés au niveau national.
Ce qu’on retient
Cet épisode raconte une transition énergétique qui, en avançant vers l’électrification, redécouvre une contrainte qu’elle avait largement ignorée : la France n’est pas homogène, et le raccordement de tout le monde en même temps se heurte à des limites de réseau, de bâti et de financement.
Julien Prévotaux ne plaide pas pour arrêter l’électrification, mais pour la compléter par des solutions immédiatement disponibles là où elle est difficile à déployer vite, comme le biopropane pour la ruralité hors réseau. Et il rappelle qu’une filière minoritaire en volume peut peser dans le débat public dès lors qu’elle représente une part significative des territoires et des habitants concernés.
Reco culture de Julien Prévotaux : sa passion de toujours pour l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et les sujets de collaboration, ravivée par plusieurs films récents qui traitent cette période avec davantage de nuance.


