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Hémicycle

Sacha Benhamou (Lumen Influence) : le lobbying n’est pas un gros mot

Pour Sacha Benhamou, défendre un intérêt privé n’a rien d’incompatible avec le bien commun. Un échange franc sur le lobbying, la transparence et la fabrique de la loi.

Sacha Benhamou (Lumen Influence) : le lobbying n’est pas un gros mot

Dans cet épisode d’Hémicycle, je reçois Sacha Benhamou, fondateur du cabinet d’affaires publiques Lumen Influence, ancien collaborateur parlementaire d’Olivier Véran, passé par l’agence ComStrat, et aujourd’hui responsable de la communication et des relations institutionnelles du think tank Génération Libre.

Avocat de formation et libéral assumé, Sacha défend une vision transparente et décomplexée du lobbying. Sa conviction de départ donne le ton de tout l’échange : il n’y a pas à opposer systématiquement les intérêts privés et le bien commun. Les entreprises, les fédérations, les associations comme les think tanks ont, eux aussi, droit à une défense face à l’État et à la bureaucratie.

Le pouvoir décide rarement dans le calme

Pour Sacha, la France souffre d’une forme d’hypercommunication. Le politique est pris dans une triple contrainte : le temps, le récit et l’accès aux médias. On attend désormais d’un ministre qu’il réponde en une heure à une question, et de préférence en trois cents caractères.

« Ça pousse à une gesticulation permanente, à du court-termisme, à de l’inflation législative, et surtout à rendre la loi extrêmement bavarde. »

Il y voit le produit d’une culture très étatiste, où la loi reste l’ultime recours, voire le plan A au moindre problème. Son rôle de conseil consiste à accompagner ses clients dans cette urgence, mais aussi, quand le temps le permet, à ralentir : reprendre les choses à la base, créer du dialogue, clarifier, remettre de la méthode dans la décision.

Un métier qui se décloisonne

Sacha observe une évolution nette de la profession. Là où coexistaient autrefois des « pure players » spécialisés, la communication d’un côté, les affaires publiques de l’autre, le métier s’est décloisonné : événementiel, lobbying, communication, et parfois un peu de presse.

Sa particularité tient aussi à sa géographie. Il a monté son cabinet dans le sud de la France, entre Marseille, Nice et Paris, et fait le lien entre les stratégies territoriales et nationales sur un marché des affaires publiques encore peu investi en région. Il se définit moins comme un consultant que comme un exécutant délocalisé de ses clients :

« Je ne suis pas là pour simplement faire de la stratégie. C’est essentiel, mais j’ai à cœur que l’exécution soit parfaite derrière. »

Une éthique fondée sur la liberté d’entreprendre

Sacha revendique un « lobbying sans bullshit ». Son éthique tient en un mot : la liberté, et d’abord la liberté d’entreprendre, qu’il ne réduit pas à la recherche du profit mais comprend comme la capacité d’agir au sein de la société civile.

Il refuse la distinction entre lobbying et plaidoyer, qu’il considère comme un seul et même métier : celui de l’influence. Et il refuse une lecture morale qui opposerait les « gentils militants » aux lobbyistes intéressés.

« On a le droit de penser qu’il y a des causes gentilles et des causes méchantes, mais en attendant, c’est le même métier. »

En revanche, il y a des dossiers qu’il ne défend pas : ceux d’une entreprise qui voudrait créer une réglementation taillée pour barrer la route à ses concurrents. À l’inverse, son terrain de prédilection, ce sont les dossiers de simplification.

Grands groupes, fédérations, artisans : des affaires publiques à plusieurs vitesses

Sacha distingue deux mondes. Avec les grandes entreprises, on travaille des sujets de premier plan, qui relèvent du débat national, avec des moyens importants : exaltant, mais avec parfois le sentiment que l’enjeu, pour la multinationale, n’est pas vital.

Avec les fédérations de PME ou de TPE, le rapport change radicalement.

« Là, on sent vraiment qu’il y a une question de survie. Il y a la moitié du secteur qui met la clé sous la porte si ça se passe mal. »

Plus prenant émotionnellement, ce travail le conduit parfois à jouer le psy auprès de petits patrons qui l’appellent de l’autre bout de la France pour savoir « comment ça se passe ».

Le dossier des esthéticiennes, sa « marotte »

L’exemple qui lui tient le plus à cœur est celui du champ de compétence des professionnels de l’esthétique, une profession féminine à 98 %, qu’il estime méprisée par le pouvoir public. Faute de règles claires, l’administration s’est construit une doctrine à partir d’arrêtés vieux de cinquante ans qui ne concernent pas vraiment le secteur.

Il défend la proposition de loi de la députée Danielle Brulebois (Jura), qui vise à clarifier et à définir le champ esthétique pour permettre à la profession d’évoluer avec son temps, à l’heure où les soins sont devenus très technologiques. Sa logique rejoint l’air du temps sur l’accès aux soins, après les transferts de compétences vers les infirmières ou les pharmaciens.

Plutôt que les quotas d’heures envisagés par le ministère de la Santé, qu’il juge bureaucratiques, Sacha plaide pour une régulation par l’acte et par le prix. En face, les médecins esthétiques défendent leur monopole sur un maximum de soins.

Réguler l’influence, pas le métier

Sur la transparence, Sacha est sans tabou : faire la lumière sur la fabrique d’une décision publique permet de dégonfler les fantasmes et de redonner confiance aux citoyens. Mais il dénonce une incohérence française.

Il revient sur la jurisprudence du Conseil d’État qui a en partie exonéré les think tanks d’obligation de déclaration à la HATVP, selon leur modèle de financement. Un raisonnement qu’il trouve bancal, car il rejoue la distinction entre « bons » et « mauvais » influenceurs déjà appliquée aux églises ou aux syndicats.

Il décrit le fonctionnement de Génération Libre : une « muraille de Chine » entre la recherche et le financement, des dons sollicités après le processus d’écriture pour financer la diffusion des idées, sans droit de regard ni de veto.

« On doit réguler l’influence dans son ensemble, pas le métier de lobbyiste ou celui de syndicaliste. »

Il va plus loin : au nom de la théorie des choix publics, selon laquelle aucun acteur n’est désintéressé par nature, il estime que les agences d’État elles-mêmes devraient déclarer leurs actions de lobbying lorsqu’elles poussent pour étendre leur budget ou leur pouvoir.

Vrai / Faux

La transparence absolue rendrait le lobbying plus éthique.
→ Vrai, mais l’éthique n’est pas le seul enjeu. La transparence absolue est surtout une contrainte absolue qui tuerait la qualité du dialogue, parce qu’il y a des idées qu’on n’oserait plus tester en négociation, et nous enfermerait dans un théâtre de posture. Sacha n’est pas non plus à l’aise avec le sourcing obligatoire des amendements, qu’il juge inapplicable : les idées sont incrémentales, et la liberté des élus doit être préservée.

On légifère trop vite en France.
→ Vrai. C’est le revers de l’hypercommunication et de l’inflation normative. Il dit son admiration pour le temps long de l’Union européenne, qui permet de construire un consensus, comme sur le Mercosur. Il rappelle même avoir publié une tribune dans Le Point pour mettre « les députés aux 35 heures » : moins de temps, mais plus qualitatif.

Les petites entreprises font un lobby plus sincère que les grands groupes.
→ Faux. Elles surfent simplement moins spontanément sur l’actualité et ont un agenda moins connecté à l’agenda médiatique et politique. Le rôle du conseil est justement de leur apprendre à jouer avec cet agenda.

Curiosité, presse et culture politique

Pour celles et ceux qui veulent faire ce métier, Sacha donne trois conseils. D’abord, être curieux et varier les expériences, de l’agence à l’institutionnel en passant par l’entreprise, pour suivre tout le parcours des idées. Ensuite, lire la presse, au moins un quotidien, pour sortir de la bulle des réseaux sociaux et garder une vision globale de l’actualité. Enfin, se construire une véritable culture politique et intellectuelle, en connaissant les grands courants idéologiques qui façonnent la société.

Sa recommandation culturelle : La Constitution de la liberté de Friedrich Hayek, pour son architecture institutionnelle originale qui distingue la loi générale des décisions politiques. Et, parce qu’il aime sa terre, le livre de recettes du chef provençal Guy Gedda.

Lexique

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