Laurent Mazille (Transdev, APAP) : le lobbying comme contribution à la fabrique de la loi
Directeur des affaires publiques de Transdev et président de l'APAP, Laurent Mazille revient sur dix ans de loi Sapin 2, le rôle trop peu interrogé de l'administration centrale et ce que l'IA change au métier.
Dans ce nouvel épisode d’Hémicycle, Laurent Mazille, directeur des affaires publiques chez Transdev, président de l’APAP (Association des professionnels des affaires publiques) et secrétaire général du GITL au MEDEF, revient sur vingt ans d’évolution d’un métier qui s’est structuré, professionnalisé et transformé.
Sa singularité, il la résume d’une formule : c’est la politique qui l’a mené au transport, puis aux affaires publiques. Avec lui, on parle du lobbying comme contribution à la fabrique de la loi, du rôle trop peu interrogé de l’administration centrale, de crise démocratique et de ce que l’intelligence artificielle change déjà au quotidien.
1. De la politique au transport : un parcours d’engagement
Diplômé de l’Institut des relations internationales et stratégiques, Laurent Mazille passe plus de dix ans auprès d’élus, d’abord comme jeune collaborateur d’un sénateur membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense. Militant centriste dans le Rhône, il tracte dès 1989 pour la campagne européenne de Simone Veil et croise des personnalités comme Anne-Marie Comparini et Anne-Marie Idrac.
En 2005, année charnière, Anne-Marie Idrac, alors présidente de la RATP, lui propose de rejoindre son cabinet pour prendre en charge les relations institutionnelles, au moment où l’entreprise publique s’apprête à connaître de grands changements. Le passage de la politique au transport est acté.
2. Vingt ans d’affaires publiques : un environnement qui se balkanise
Pour Laurent Mazille, l’évolution majeure tient à la transformation de l’environnement institutionnel, qui s’est « balkanisé » à l’image de la géopolitique. Le monde d’avant était lisible : la droite, la gauche, des alternances, et une Ve République où la majorité détenait réellement le pouvoir exécutif et législatif. Confortable, mais parfois sourde : sous le premier mandat d’Emmanuel Macron, l’écrasante majorité rendait difficile de se faire entendre comme corps intermédiaire.
À cette fragmentation s’ajoute le renforcement de l’empreinte de l’Union européenne sur le cadre national, avec une tendance française à la surtransposition des directives, source d’instabilité pour les entreprises.
Ces évolutions, additionnées, renforcent la légitimité de la fonction affaires publiques. Laurent Mazille la décrit comme une vigie en haut d’un mât : l’entreprise déteste le risque et l’instabilité, fiscale comme législative, et a besoin de quelqu’un pour repérer les icebergs à éviter.
Notre métier, c’est aussi de transformer certains risques ou certaines propositions de loi en opportunités. C’est finalement le meilleur KPI de notre job.
3. Dix ans de loi Sapin 2 : une contrainte qui a légitimé le métier
La présidence de l’APAP de Laurent Mazille recoupe presque exactement les dix ans de la loi Sapin 2. L’APAP, créée en 1985, réunit les professionnels des affaires publiques internes aux entreprises et aux fédérations, là où l’AFCL regroupe les cabinets de conseil en lobbying. Dès la fin des années 1990, ces associations militent pour la reconnaissance de la profession : registre des représentants d’intérêts, badge d’accès aux assemblées, puis, après le scandale Cahuzac, création de la HATVP et inscription du sujet dans le chapitre anticorruption de la loi Sapin 2.
Laurent Mazille assume une lecture nuancée. Il aurait préféré un texte consacré à la transparence de la vie publique plutôt qu’à la lutte contre la corruption, mais reconnaît que la loi a rempli une fonction décisive : reconnaître la légitimité des représentants d’intérêts dans la fabrique de la loi, c’est-à-dire leur droit d’enrichir la réflexion des parlementaires, des ministres et des administrations.
Il défend au passage une certaine conception de la liberté du décideur public, en citant l’ancien parlementaire Jean-Louis Bourlange : un amendement repris par un député devient le sien, car il représente la nation et engage sa responsabilité. Seuls les « perroquets » déposent des amendements mot pour mot, par obstruction ou par affichage.
En interne, Sapin 2 a eu un effet vertueux moins attendu : l’obligation de reporting a aidé à rationaliser la stratégie d’influence, à éviter les actions non concertées qui pouvaient nuire à l’entreprise, et à inscrire le métier dans une logique de compliance et d’éthique.
4. L’angle mort de la transparence : l’administration centrale
C’est le cœur de sa thèse. Le dispositif de transparence ne pèse aujourd’hui que sur les entreprises, qui déclarent leurs actions, et pas sur l’administration centrale. Or, dix ans après Sapin 2, le constat est sévère : la confiance des Français dans la vie politique n’a pas progressé. Les enquêtes du CEVIPOF montrent même qu’ils font davantage confiance à l’entreprise qu’aux partis et au Parlement.
Pour Laurent Mazille, les racines du mal sont ailleurs : dans l’incapacité du politique à délivrer sur le terrain la promesse faite sur un plateau télé. Combien de lois ne sont jamais appliquées faute de décrets publiés ? Combien de décrets s’éloignent de l’esprit du texte voté par les représentants du suffrage universel ?
Les lois de simplification sont toujours des échecs en France, parce qu’on ne s’attaque pas au flux, à la source.
Sa conviction : depuis 2022, l’administration centrale a repris la main sur le politique, et les Français en ont conscience. D’où, en partie, l’abstention. Sa proposition : structurer et rendre plus transparent le dialogue avec les cabinets ministériels et les directions centrales, à l’image de ce qui existe avec les directions générales de la Commission européenne, et leur demander de rendre des comptes. Il espère que l’échéance de 2027 permettra au politique de reprendre l’initiative.
5. Le lobbying territorial : une extension qui rate sa cible
Laurent Mazille distingue nettement deux lobbyings sans rapport l’un avec l’autre. Le lobbying national porte sur l’empreinte normative et la fabrique de la loi. Le lobbying territorial concerne les décisions des collectivités, notamment l’attribution des marchés publics, des concessions et des délégations de service public, un modèle de gestion que la France a exporté dans le monde entier.
Étendre le reporting Sapin 2 au territorial revient, selon lui, à mélanger les genres, pour un résultat inexploité par la HATVP. Sa préconisation : arrêter ce reporting territorial et, à la place, renforcer les moyens de l’État déconcentré pour surveiller la passation des marchés et des concessions, là où se jouent réellement les enjeux de transparence locale.
6. Ce que l’IA change au métier
L’intelligence artificielle a déjà un impact concret. Laurent Mazille se souvient de l’époque où la veille consistait à arpenter la bibliothèque de l’Assemblée ou à visionner des heures de replay pour ne pas rater le moment où un article était examiné. Aujourd’hui, un chargé de mission peut obtenir, grâce à un bon prompt, la synthèse des points clés de plusieurs jours de débats en quelques minutes. L’IA sert aussi à interroger une stratégie d’influence et à ouvrir de nouvelles pistes.
C’est un atout, mais aussi un risque pour les cabinets de conseil et pour l’emploi : moins de postes de juniors et de cadres, ce qui invite à s’interroger sur la qualité des nombreux masters apparus ces dernières années. La part rassurante, pour lui, tient à l’irremplaçable « patte humaine » : le réseau, le networking et ce qu’il appelle l’intelligence situationnelle, cette capacité de caméléon à dialoguer avec un ministre comme avec n’importe quel interlocuteur. C’est exactement le terrain que travaille Legiwatch : automatiser la veille et l’analyse pour redonner du temps à la relation et à la stratégie.
7. Vrai / Faux : trois convictions
- Sapin 2 a surtout été une contrainte : faux. Au-delà de l’agacement du reporting annuel, l’exercice permet d’objectiver le bilan d’une stratégie sur l’année.
- Le principal angle mort de la transparence, c’est l’administration centrale : vrai. Il y voit l’échec d’une transformation empêchée par des blocages administratifs et un manque de volonté de la bousculer.
- Les affaires publiques resteront d’abord un métier humain : vrai. Laurent Mazille compare le métier à celui de l’agriculteur, qui travaille son terrain dans la durée pour récolter, et parle volontiers de « moines bouddhistes du plaidoyer », attachés au débat contradictoire que la radicalisation de la vie politique fragilise.
Conclusion : un métier au service du débat contradictoire
L’entretien dessine une conviction forte : les affaires publiques sont un élément constitutif du bon fonctionnement d’une démocratie parlementaire, à condition que les interlocuteurs acceptent encore les règles du débat contradictoire. La transparence reste nécessaire, mais elle doit désormais s’appliquer là où se prend réellement la décision : au cœur de l’État.
Côté lecture, Laurent Mazille recommande la revue Le Grand Continent, dédiée à la géopolitique, devenue selon lui incontournable pour qui veut comprendre la cartographie des risques d’aujourd’hui.

