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Hémicycle

Angeline Charbonnier (Grayling) : influencer quand la décision se joue partout

Bruxelles, Paris, territoires, société civile : la décision publique est partout. Angeline Charbonnier (Grayling) explique pourquoi l'influence durable repose sur la méthode et la robustesse des arguments, pas sur le réseau.

Angeline Charbonnier (Grayling), épisode 43 du podcast Hémicycle sur les affaires publiques

Qui fait vraiment la loi, et comment pèse-t-on sur une décision quand tout ne se joue plus « à Paris » ? Dans cet épisode d’Hémicycle, Angeline Charbonnier déroule près de 20 ans de conseil en influence et défend une conviction nette : l’influence durable n’est pas une affaire de carnet d’adresses, mais de méthode, de pédagogie et de coalitions.

Dans ce nouvel épisode du podcast Hémicycle, Pierre Laburthe reçoit Angeline Charbonnier, directrice générale adjointe de Grayling, en charge des affaires publiques, de la communication corporate et de la gestion de crise. Elle accompagne entreprises et fédérations dans leurs stratégies d’influence en France et en Europe, et enseigne le lobbying et la communication d’influence à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et au CELSA.

Un fil rouge : 20 ans de conseil, une influence devenue transversale

Le parcours d’Angeline Charbonnier a un fil rouge limpide : le conseil. Près de 20 ans en agence, entre Paris et Bruxelles : une trajectoire suffisamment rare pour être soulignée. Ce qui a changé, en revanche, c’est sa façon de concevoir l’influence.

Le constat de départ est très concret : la fabrique de la décision ne se fait plus de manière centrale et parisienne.

« On a un éclatement des processus de décision. Avant, on avait quelque chose de très descendant : l’exécutif décidait, le Parlement mettait en œuvre. Ce n’est plus le cas. »

Entre la décentralisation, les décisions bruxelloises, le rôle des régions et la montée en puissance de la société civile, la décision publique est désormais influencée par des niveaux d’acteurs très différents. Conséquence : les affaires publiques ne se résument plus à un rendez-vous one-to-one avec un cabinet ministériel.

« Maintenant, on imagine l’influence de façon beaucoup plus globale. Qu’est-ce qui va influencer cette décision publique ? Qui décide ? Qui peut bloquer ? Qui peut accélérer ? »

C’est ce qui fait, dit-elle, « le sel et le poivre » de son métier : embarquer un écosystème entier : médias, société civile, adhérents d’une fédération, administration de tutelle.

La fin du carnet d’adresses

L’éclatement de la décision complexifie le travail, mais le rend aussi plus intéressant. Surtout, il disqualifie une vieille logique : celle du carnet d’adresses.

« L’influence durable, ce n’est pas une affaire de réseau, surtout pas quand on est dans le conseil. C’est surtout une affaire de compétence et de légitimité, qui se joue sur la robustesse des propositions. »

De très bonnes relations peuvent aider à accélérer, mais elles ne produisent jamais une influence solide et de long terme, d’autant moins dans un contexte d’instabilité : remaniements, recompositions parlementaires, mouvements dans les administrations. Quand des clients lui demandent quel est son réseau, Angeline Charbonnier répond en déplaçant la question :

« Mon objectif, c’est que mon client ait des arguments solides, qu’il fasse preuve de pédagogie et que son influence nous survive. Qu’elle ne dépende pas du consultant. C’est lui qui doit être légitime. Moi, je suis là pour m’effacer. »

Faire « survivre » une influence : la logique de coalition

Comment une influence devient-elle durable ? Pour Angeline Charbonnier, la réponse tient d’abord dans le travail de coalition, par opposition au rapport de force court-termiste.

Le bras de fer peut dépanner ponctuellement lors d’une négociation difficile, mais il ne fonctionne pas dans le temps. À l’inverse, embarquer d’autres acteurs autour d’un sujet, parce que ses impacts dépassent toujours la seule entreprise ou la seule fédération concernée, ancre durablement une position.

« Ce travail de coalition, quand une décision publique doit se matérialiser, ce n’est jamais le travail d’une seule personne, d’une seule fédération, d’une seule entreprise. »

Cas d’école n°1 : la réforme des retraites et « les femmes grandes perdantes »

Premier exemple, et campagne dont elle est fière : 2019, réforme des retraites portée par Édouard Philippe, concertation pilotée par le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye.

Le client : l’Institut de la Protection Sociale, think tank d’experts (assureurs, avocats, juristes) sur des sujets techniques, peu lisibles pour le grand public. Ses membres épluchent tout l’été le rapport Delevoye, publié en juillet, et y repèrent des points problématiques, notamment sur les droits des femmes.

Plutôt que d’attaquer l’angle des fonctionnaires, l’agence choisit celui des femmes :

« Là, on touche à 50 % de la population, sur un quinquennat où l’égalité femmes-hommes était la grande cause nationale. »

La méthode : transformer un sujet aride en message clair, sans le rendre simpliste. Des infographies très simples, des portraits types (« Brigitte, 57 ans, trois enfants ») presque sans texte, une conférence de presse, et une exclusivité négociée avec Le Figaro, dont beaucoup de journalistes santé et société se sentent personnellement concernées.

Le résultat dépasse les attentes. L’article du Figaro est très vite repris par Ségolène Royal, et l’étude se diffuse dans toute la classe politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite, jusqu’aux associations féministes. La baseline, « les femmes, grandes perdantes de la réforme des retraites », devient un véritable sujet de société, saisi par les syndicats.

« Les trois ou quatre premiers jours, la presse et les syndicats sourçaient l’étude de l’IPS. Puis, au fil des jours, la source a disparu : tout l’écosystème s’était emparé des chiffres. »

Les données referont surface des mois plus tard, jusque dans une bande dessinée de l’illustratrice Emma. Pour Angeline Charbonnier, c’est l’illustration parfaite d’une influence réussie : une fenêtre d’opportunité bien lue, un sujet technique rendu accessible, et une part de chance assumée.

Cas d’école n°2 : défendre le cidre face à Bruxelles

Deuxième campagne, tout aussi parlante : la défense de l’interprofession cidricole, petite filière au poids modeste face au vin, mais à fort attachement territorial et affectif.

L’enjeu : un projet de définition commune du cidre à l’échelle européenne. Or le cidre anglais ou scandinave n’a rien à voir avec le cidre français — il n’est pas composé à 100 % de pommes, parfois à 5 % seulement. Ce risque venu de Bruxelles devient le moteur de la mobilisation.

« Ce danger venant de l’Europe a énormément aidé à constituer la mobilisation en France. »

Local et politique se rejoignent. Le mouvement prend une telle ampleur qu’un ministre de l’Agriculture se déplace dans une cidrerie, une visite qui n’était plus arrivée depuis longtemps. La France défend sa position au niveau européen et réaffirme un principe simple : le cidre, c’est 100 % pomme. Le combat n’est pas totalement clos, mais la définition initiale a nettement évolué.

Éthique : ce que Grayling refuse

Angeline Charbonnier le martèle : elle ne peut pas accepter un dossier sur lequel elle n’est pas elle-même convaincue. Au-delà de quelques secteurs exclus par les guidelines du groupe (tabac, armement), le vrai critère de refus n’est pas sectoriel mais postural.

« Je pense à des entreprises qui ne sont pas dans une logique de co-construction, mais de rapport de force, parfois judiciaire. »

L’agence vit une relation de long terme avec les pouvoirs publics et certaines administrations de tutelle : elle n’a pas vocation à se mettre en porte-à-faux avec ces interlocuteurs pour accompagner un client adoptant une approche agressive ou menaçante.

Quant à la mesure du succès : un amendement adopté ou un texte voté restent des métriques utiles, mais l’influence durable se mesure aussi autrement : par exemple, un client autrefois inconnu désormais systématiquement consulté sur son sujet. « Ce n’est pas un travail de six mois. »

Transmettre : un métier d’empathie et de conviction

Enseignante à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et au CELSA, Angeline Charbonnier transmet d’abord la technique des affaires publiques : cartographie, plan de contact. Mais l’essentiel est ailleurs.

« C’est assez rare pour un lobbyiste de le dire, mais c’est un métier d’empathie : comprendre les personnes en face, leurs contraintes, leurs rapports de force, ce qui compte pour elles. »

Et un métier d’engagement :

« Je ne peux pas concevoir qu’on fasse ce métier sans être engagée et convaincue par ce qu’on défend et par le client qu’on accompagne. »

C’est cette conviction qui pousse à challenger le client, à sortir d’une posture d’exécution. C’est là, selon elle, la vraie valeur ajoutée du conseil.

Vrai / Faux

« Le lobbying, c’est d’abord une affaire de réseau. »Faux. L’influence durable est une affaire de compétence et de légitimité, qui se joue sur la robustesse des propositions. La reconnaissance et le sérieux comptent, mais ne suffisent pas.

« L’influence sans stratégie, c’est du bruit. »Vrai. Faire du bruit peut être utile à court terme, mais une influence durable exige une stratégie et une vision d’ensemble des métiers à mobiliser. « Avancer au jour le jour sans ligne rouge, c’est très risqué. »

« Les affaires publiques doivent se réinventer au contact de la société civile. »Réponse nuancée. Ce serait plutôt l’inverse : la société civile s’empare des affaires publiques, avec les mêmes méthodes que les agences : le plaidoyer en est la traduction associative. Et l’intelligence artificielle rend la fabrique de la décision publique plus accessible à tous.

La reco culturelle d’Angeline Charbonnier

Plutôt que les fictions qui caricaturent le lobbying, Angeline Charbonnier recommande les documentaires politiques, sur France Télévisions, Public Sénat ou LCP, pour comprendre l’environnement réel dans lequel les décideurs élaborent la décision publique. Côté séries, elle cite Parlement, qui suit un collaborateur parlementaire à Bruxelles, et La Fièvre (Canal+), pour observer comment un sujet se politise, et parfois échappe à ceux qui l’ont lancé.

À retenir de cet épisode

🎧 Pourquoi l’écouter :

  • Une grille de lecture claire de la décision publique éclatée : Bruxelles, Paris, territoires, administrations, société civile.
  • La démonstration que l’influence durable repose sur la méthode et la robustesse des arguments, pas sur le carnet d’adresses.
  • Deux cas d’école détaillés : la réforme des retraites (angle « femmes grandes perdantes ») et la défense du cidre face à une directive européenne trop large.
  • Une parole nette sur l’éthique du métier : ce qu’une agence refuse, et pourquoi.
  • Un message aux étudiants : les affaires publiques sont d’abord un métier d’empathie et de conviction.

Un grand merci à Angeline Charbonnier pour la générosité, la clarté et la franchise de son témoignage, et à toute l’équipe de Grayling pour la confiance accordée au podcast Hémicycle.

🎧 Retrouvez l’intégralité de l’épisode d’Hémicycle avec Angeline Charbonnier ci-dessus ou sur Ausha, Spotify, Apple Podcasts et toutes les plateformes d’écoute.

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