Quand on parle de politique, on imagine souvent l’Assemblée, les ministères, les plateaux télé. Simon Esteve, directeur de cabinet du président du Conseil départemental de la Haute-Marne, remet la caméra au bon endroit : là où l’action publique se voit vraiment. Une crèche qu’on inaugure. Une route qu’on sécurise. Un collège qu’on maintient ouvert. Un centre médical qui évite à tout un bassin de vie de décrocher.
Dans cet épisode d’Hémicycle, on a déroulé un fil rouge simple et puissant : faire confiance aux territoires — parce que le sentiment d’abandon nourrit les extrêmes, et parce que la démocratie, quand elle se rapproche, redevient respirable.
1) Directeur de cabinet : “tour de contrôle” de l’action publique locale
Simon décrit son métier avec une formule parlante : bras droit de l’élu, tour de contrôle du mandat. Son quotidien, c’est :
- traduire des orientations politiques en projets concrets,
- arbitrer, prioriser, sécuriser,
- coordonner une équipe,
- et surtout tenir la promesse faite aux électeurs.
Ce que ça dit de la fabrique de la loi (et de la décision publique) : on fantasme souvent le “grand geste politique”, mais la réalité, c’est une chaîne d’exécution. Et dans cette chaîne, le cabinet est le point où la stratégie rencontre les contraintes.
2) À quoi sert un département ? À tout ce qu’on oublie… jusqu’au jour où ça manque
Le département n’a pas toujours bonne presse. Il est régulièrement remis en question, parfois caricaturé comme un échelon “de trop”. Simon prend le contrepied : dans un département rural, sa présence devient presque évidente.
Protection de l’enfance, handicap, personnes âgées, collèges, routes, ingénierie, subventions aux communes… Le département est l’échelon des solidarités humaines et des solidarités territoriales.
L’image qui reste : ces communes de 15, 20, 50 habitants. Quand il n’y a qu’un pont pour entrer au village, quelqu’un doit l’entretenir. Quand une petite commune veut refaire une salle des fêtes pour garder ses associations vivantes, quelqu’un doit cofinancer. Sans ce couple commune–département, une grande partie du rural “décroche” mécaniquement.
3) “Le Français rural a les mêmes droits” : la phrase qui fait pivot
Le cœur politique de l’épisode est là : l’égalité ne peut pas être une idée abstraite. Elle se mesure à l’accès aux services, aux soins, aux mobilités, à l’école, au lien social.
Simon le dit sans détour : le sentiment d’abandon alimente la colère et les votes extrêmes. Et ce sentiment n’est pas qu’une émotion : il naît quand le quotidien devient plus difficile, quand les lignes se ferment, quand les délais s’allongent, quand “tout est loin”.
Ce qui est intéressant, c’est que sa réponse n’est pas un slogan. C’est une méthode : donner du souffle, de la liberté, de la confiance au bloc local — avec un juge de paix : l’électeur.
4) Clarifier le “qui fait quoi” : la réforme la plus urgente… et la plus concrète
Ton constat de départ dans l’épisode est partagé : le citoyen ne sait plus qui fait quoi entre commune, interco, département, région, État. Simon confirme : il faut de la lisibilité, et arrêter le “tout le monde finance un peu tout”.
Ses pistes (sans posture) :
- les communes : la proximité, la porte d’entrée ;
- le département : les solidarités du quotidien, le lien entre communes, les réseaux “de vie” ;
- la région : les grandes échelles structurantes, les infrastructures lourdes.
Et au passage, une idée forte : on s’identifie plus souvent à sa commune et à son département qu’à une “grande région”. Pas parce que l’un est meilleur que l’autre — mais parce que l’un est vécu.
5) Budgets : quand Paris décide, les départements encaissent
Le passage le plus “hémicycle” (et le plus explosif) concerne les finances. Simon met un projecteur sur une mécanique méconnue :
- une grande part des dépenses départementales est imposée ;
- le RSA est l’exemple le plus parlant : l’État décide, mais le financement pèse en partie sur les départements ;
- et surtout : ce n’est pas toujours compensé à hauteur de la dépense.
Résultat : des départements contraints de voter des budgets à l’équilibre, mais obligés d’ajuster en cours de route en fonction des débats nationaux, parfois après coup. Le politique local se retrouve à piloter avec des variables qui bougent sans qu’il ait la main — alors qu’il doit donner de la visibilité aux communes, aux associations, aux partenaires.
Ce que ça révèle : la fabrique de la loi peut produire des effets vertueux sur le papier… et désorganiser le réel si le financement et les responsabilités ne suivent pas.
6) “Ce n’est pas notre compétence… mais on ne peut pas rester assis” : l’hôpital à 150 M€
Moment clé : la Haute-Marne investit massivement dans un projet hospitalier (restructuration sur trois sites, projet validé par plusieurs ministres, avec financement État + collectivités).
Pourquoi un département se met à financer un chantier qui relève normalement de l’État ? Parce que sur le terrain, l’élu ne peut pas répondre “désolé, ce n’est pas mon périmètre” quand la santé devient l’angoisse n°1. Simon le résume en creux : la responsabilité politique commence là où la compétence s’arrête.
Et ça pose une question redoutable : si la règle devient “on agit hors compétence pour que ça se fasse”, c’est que l’organisation globale est déjà sous tension.
7) Normes, délais, découragement : quand la complexité étouffe les projets d’intérêt général
Simon ne plaide pas pour un grand ménage idéologique. Il raconte une réalité : mener un projet est devenu plus long, plus fragile, plus procédural. Exemple marquant : une déchetterie (donc un projet environnemental) bloquée par des exigences d’études et de compensations coûteuses, parfois sans cohérence avec l’historique réel du site.
Le point important : il ne s’attaque pas aux personnes, mais au système. Sa proposition ressemble à une demande de bon sens : une parole administrative plus unifiée, des arbitrages plus clairs, une capacité à simplifier sans renoncer à protéger.
8) Nuance, violence politique, punchlines : pourquoi le local “tient” encore
La séquence Vrai/Faux finit par une phrase qui résume tout : “Le local est aujourd’hui le dernier endroit où la nuance politique est encore possible.” Simon répond “vrai” — et l’explique.
Au national (et sur les réseaux), l’incitation est à la capsule de 15 secondes, au clash, au noir/blanc. Même le travail en commission souffre parfois de la logique “vidéo à sortir”.
Au local, on revient au projet : une maison de santé n’est pas “de droite” ou “de gauche”, elle est nécessaire. Et surtout, la proximité oblige à une forme de responsabilité : on croise les élus, on voit les effets, on vit les conséquences.
Son message final aux jeunes qui hésitent à s’engager est limpide et motivant : allez-y — mais préparez-vous, tenez bon, et surtout n’adoptez pas la violence. Garder le “culte de la modération” est une forme de courage.
Ce qu’on retient
Cet épisode rappelle une chose essentielle : la République ne se joue pas seulement dans les grands discours. Elle se joue dans la capacité à faire tenir le quotidien, à protéger les plus fragiles, à maintenir des services, à financer sans asphyxier, à décider sans humilier, et à garder une place pour le compromis.
Et c’est précisément là que Hémicycle est utile : comprendre comment une décision nationale finit par devenir une réalité locale — et pourquoi, parfois, c’est le local qui porte à bout de bras l’intérêt général.
Reco culture de Simon Esteve : Et si les boussous avaient des idées (Nicolas Lacroix)