Mehdi Tibourtine (FESP) : “Petits boulots” ? Non. Reconnaître les métiers essentiels du quotidien

Petits boulots ? Non. Mehdi Tibourtine (FESP) raconte comment une fédération fait bouger la loi sur l’emploi et le quotidien.

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January 5, 2026
Mehdi Tibourtine (FESP) : “Petits boulots” ? Non. Reconnaître les métiers essentiels du quotidien

Dans cet épisode d’Hémicycle, j’échange avec Mehdi Tibourtine, directeur général adjoint de la Fédération des entreprises de services à la personne (FESP). Juriste de formation, il raconte comment il a appris les affaires publiques “sur le tas” et surtout comment une fédération peut transformer des problèmes très concrets du terrain en décisions politiques… puis en mesures applicables.

Au fil de la conversation, une conviction revient : les services à la personne ne sont pas un sujet “annexe”. Ils touchent à tout ce qui fait tenir une société : petite enfance, autonomie, emploi, qualité de vie, dignité. Et pourtant, le secteur reste victime d’un cliché tenace — “petits boulots”, “voie de garage” — que Mehdi juge tout simplement intenable.

“Le crédit d’impôt n’est pas une niche fiscale, mais une niche sociale.”

Qui est Mehdi Tibourtine, et pourquoi cet épisode compte

Mehdi rejoint la FESP il y a plus de dix ans comme juriste. Très vite, il passe de l’analyse juridique à une logique plus stratégique : décrypter les textes, anticiper leurs effets, proposer des amendements, convaincre, coaliser, et parfois… mettre en scène un rapport de force pour faire bouger l’administration.

La FESP, c’est une fédération apolitique, qui revendique une ligne simple : parler à tout le monde, parce que les enjeux concernent tout le monde. Elle représente un secteur vaste (du ménage au soutien scolaire, de la garde d’enfants à l’aide à domicile), avec une base d’adhérents très hétérogène : TPE, PME, groupes nationaux.

“De juriste à lobbyiste” : la bascule, en vrai

Ce qui m’a marqué, c’est la manière dont Mehdi décrit la transition : il ne “change” pas de planète du jour au lendemain. Il change d’échelle.

  • Avant : répondre aux adhérents, sécuriser juridiquement, préparer des négociations paritaires.
  • Après : transformer des cas concrets (“dans mon département on bloque…”) en enjeu national, puis en stratégie d’influence : qui convaincre, dans quel ordre, avec quels arguments, et avec quels relais.

Et au passage, Mehdi rappelle un point essentiel : en fédération, les permanents ne tranchent pas. Ils conseillent, structurent, coordonnent. Les décisions politiques appartiennent aux élus (administrateurs) de la fédération.

Les 3 grands combats racontés dans l’épisode

1) L’avance immédiate du crédit d’impôt : 7 ans pour “rendre la mesure réelle”

Le point de départ est limpide : le “concurrent” principal du secteur, ce n’est pas un autre acteur… c’est le travail non déclaré (moins cher à l’instant T, plus simple, mais sans protection et sans cotisations).

La FESP pousse alors une idée puissante : si le crédit d’impôt est central, il doit être immédiat, sinon il freine les familles (trop de trésorerie à avancer, 12 à 18 mois d’attente).

Ce combat, Mehdi le raconte comme une démonstration de méthode :

  • convaincre en interne (accepter une complexité temporaire pour un bénéfice durable),
  • convaincre plusieurs ministères (Bercy, Travail, Solidarités, puis Matignon / Élysée),
  • activer les relais territoriaux : les entreprises adhérentes parlent à “leur” député / sénateur avec des chiffres, des emplois, des familles.

Mehdi affirme que le dispositif (lancé en 2022) s’accompagne d’un effet très net sur le secteur, en termes d’emplois et d’accès (notamment pour des familles plus modestes) — et ça aide à comprendre pourquoi, pour eux, ce sujet est une ligne de défense non négociable.

2) Aide à domicile, grand âge : attractivité, financement… et dignité

Mehdi pose le décor : la perte d’autonomie concerne déjà des millions de personnes et le volume va augmenter fortement dans les prochaines années. Or le système est fragile : modèles économiques sous tension, difficulté de recrutement, besoin de formation, et question du financement (tarification, solvabilisation, reste à charge).

Un passage frappant : l’épisode revient sur une séquence de 2015 où une mesure aurait pu plafonner le développement des entreprises d’aide à domicile (limiter le volume d’heures), à contre-sens total des besoins. La réponse : coalition inter-fédérations, notes co-signées, actions locales… et actions symboliques devant les institutions pour rendre visible l’absurdité du dispositif.

Et puis il y a le combat culturel : reconnaître ces métiers comme des métiers qualifiés, utiles, difficiles — pas comme une variable d’ajustement.

3) Petite enfance : mieux contrôler les antécédents judiciaires (B2 + FIJAISV)

Ici, on est dans un mélange très français : consensus sur le fond, lenteur sur l’exécution.

La FESP se bat pour passer d’un contrôle limité (bulletin n°3) à un contrôle plus pertinent :

  • bulletin n°2 (plus complet)
  • vérification de non-inscription au FIJAISV (auteurs d’infractions sexuelles et violentes).

La loi est adoptée (Mehdi cite 2022), l’entrée en vigueur se met en place progressivement (avec des contraintes techniques et de données sensibles), mais il reste, selon lui, un point dur : la garde d’enfants à domicile, encore freinée par des questions de “qui porte quoi” côté administration.

Dans les coulisses : comment une fédération fait bouger la loi

L’épisode vaut aussi comme mini-masterclass, très concrète, sur la fabrique de la décision publique :

  • Un secteur se met d’accord sur une proposition (et accepte de travailler “pour dans deux ans”).
  • La fédération construit un récit : emplois, territoires, protection, lutte contre le non déclaré.
  • Elle combine 2 moteurs :
    1. le national (notes, rendez-vous, ministères, cabinets, parlementaires),
    2. le local (adhérents dans les circonscriptions, preuves par l’exemple).
  • Quand nécessaire : coalitions (co-signatures, communiqués, actions coordonnées).
  • Et parfois : actions symboliques pour accélérer l’écoute.

Séquence “Vrai / Faux” : le cœur du débat

“Le lobbying des services à la personne est moins visible, donc moins efficace, que celui des grands secteurs industriels.”
Réponse de Mehdi : vrai-faux. Moins de “poids” financier que certains secteurs, oui. Mais une utilité sociale telle que le sujet est identifié. Reste un enjeu : obtenir une prise en compte à la hauteur, notamment sur petite enfance et autonomie.

“Sans fédération comme la FESP, les métiers du quotidien auraient quasiment pas de voix dans le débat public.”
Réponse : vrai. Parce qu’une fédération structure, coordonne, ouvre des portes, et transforme des expériences dispersées en force collective.

Ce que Mehdi transmet à celles et ceux qui veulent faire des affaires publiques

Son conseil est simple et exigeant :

  • réseau et cartographie des interlocuteurs,
  • ciblage : identifier les élus sensibles pour qu’ils diffusent l’idée,
  • et une posture : ne jamais croire qu’une mesure est “inamovible”.

Sur la réforme “idéale”, il cite :

  • une simplification générale (normes, démarches),
  • et une prise en compte beaucoup plus forte des enjeux de dépendance et de petite enfance — pas seulement au moment “où ça craque”, mais via la prévention.

Recommandation culturelle

Mehdi recommande La Ferme des animaux (George Orwell) — un rappel utile sur la fragilité des équilibres démocratiques et l’importance des règles.