Kevin Gernier (Transparency International France) : comprendre les frontières entre plaidoyer légitime et influence toxique
Kevin Gernier analyse les limites du lobbying, ses dérives et les réformes nécessaires pour une démocratie plus transparente.
Dans ce nouvel épisode d’Hémicycle, Kevin Gernier, responsable du plaidoyer chez Transparency International France, revient sur les mécanismes du lobbying, ses zones grises, et les dérives qui menacent la confiance démocratique.
Juriste, ancien collaborateur à l’Assemblée nationale, formé au lobbying et enseignant à Sciences Po Bordeaux, il analyse avec précision les pratiques d’influence dans la fabrique de la loi.
Son constat : le lobbying n’est pas un problème en soi, mais il devient problématique lorsqu’il s’exerce sans règles, sans transparence ou au service d’intérêts économiques opaques.
1. De l’Assemblée à Transparency : un parcours guidé par la transparence
Kevin Gernier découvre très tôt les questions de déontologie, de corruption et d’influence.
Après un passage par la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), où il participe à la mise en place du répertoire des représentants d’intérêts, il rejoint en 2019 Transparency International France.
Ce parcours l’amène à une double expertise :
- la pratique réelle du lobbying,
- le contrôle des règles qui encadrent cette pratique.
2. Plaidoyer vs lobbying : une distinction essentielle
Pour Kevin Gernier, « plaider » et « faire du lobbying » ne recouvrent pas la même réalité.
Lobbying
Activité d’influence au service d’un intérêt particulier, souvent économique, avec des moyens importants et des stratégies élaborées.
Plaidoyer
Action menée par des ONG ou associations pour défendre l’intérêt général, avec des ressources plus limitées et des outils complémentaires : mobilisation citoyenne, alertes publiques, participation aux consultations.
Les deux existent, mais ils ne produisent pas les mêmes effets sur le débat public ni sur la prise de décision.
3. Le capital confiance : la ressource la plus précieuse d’un lobby
Kevin insiste :
« Le capital d’un lobby le plus précieux, c’est son capital confiance. »
Lorsqu’un lobby utilise des arguments mensongers, oriente volontairement des responsables publics ou manipule des données, il perd cette crédibilité fondamentale.
L’exemple du lobby des pesticides, sanctionné en 2023 pour des chiffres d’emplois mensongers, illustre la fragilité de cette confiance et la nécessité de sanctions plus fortes.
4. Le Qatargate : un choc qui change la perception de la corruption
L’affaire du Qatargate a profondément bouleversé Kevin Gernier.
Il pensait, comme beaucoup, que les « valises de billets » appartenaient au passé.
L’enquête belge a montré l’inverse : corruption directe, cash saisi, pressions d’États étrangers.
Ce scandale rappelle que :
- la corruption « dure » existe encore,
- les mécanismes de contrôle restent insuffisants,
- l’opacité facilite les dérives.
5. Influence économique : un rapport de force déséquilibré
Transparency a comparé les moyens financiers des acteurs de l’influence.
Le résultat est sans appel :
- 1 à 7 : rapport entre les dépenses de lobbying économiques et celles des ONG
- 9 fois plus de lobbyistes employés par les intérêts économiques
- 85 % des représentants d’intérêts inscrits à la HATVP sont des acteurs lucratifs
Ce déséquilibre structurel pèse directement sur la fabrique de la loi et sur les débats publics.
6. Que faudrait-il changer ? Les pistes de réforme prioritaires
Kevin formule plusieurs propositions pour rééquilibrer le système :
1. Des consultations publiques obligatoires
Pour tout projet de loi ou décret, en amont de l’arbitrage ministériel.
2. Un accès égal aux décideurs publics
Entre intérêts économiques et non économiques.
3. Un encadrement renforcé pour certains secteurs
Comme le tabac, où le lobbying économique peut être interdit, conformément aux standards de l’OMS.
4. Plus de transparence sur les documents transmis aux responsables publics
Aujourd’hui trop souvent invisibles.
5. Un soutien financier accru aux ONG
Pour équilibrer les capacités d’expertise.
7. Enseigner l’éthique du lobbying : former la prochaine génération
À Sciences Po Bordeaux, Kevin Jarnier forme les étudiants à analyser :
- les dilemmes juridiques,
- les situations grises,
- les mécanismes d’influence,
- les stratégies argumentaires.
Son objectif : développer une conscience morale, éviter le cynisme, et rappeler que l’influence implique une responsabilité.
Conclusion : vers une transparence à reconquérir
L’entretien met en lumière un paradoxe fort :
nous n’avons jamais eu autant d’outils pour être transparents… et pourtant la décision publique demeure très opaque.
Le lobbying reste légitime lorsqu’il est :
- assumé,
- transparent,
- traçable,
- orienté par l’expertise.
Mais sans règles claires, il devient un terrain fertile pour les dérives — et pour la perte de confiance dans les institutions.