Vieillissement, logement, affaires publiques : ce que révèle notre échange avec Aurélien Bordet
Comment faire avancer le logement des seniors sans grande loi ? Un échange avec Aurélien Bordet.
Raphaël Valette (Untec) revient sur la PPL Hingray, le coût global et la maîtrise de la dépense publique.

Et si la maîtrise des coûts dans les grands projets publics passait par une réforme aussi simple que peu coûteuse ? Raphaël Valette, en charge des affaires publiques à l'Untec, défend une proposition de loi déposée par le sénateur Jean Hingray pour rendre obligatoire le recours à un économiste de la construction indépendant et qualifié.
Selon la Cour des comptes, les dépassements budgétaires des grands projets publics de construction représentent entre 5 et 10 milliards d'euros par an, avec des dérives systématiques de 20 à 30 % sur les opérations supérieures à 100 millions d'euros. Un chiffre considérable, qui passe pourtant chaque année sous les radars du débat public.
Dans ce nouvel épisode du podcast Hémicycle, j'ai eu le plaisir de recevoir Raphaël Valette, chargé du développement des adhésions, des territoires et des affaires publiques à l'Untec (Union nationale des économistes de la construction). Avec lui, nous avons exploré les leviers très concrets qui permettraient de mieux dépenser l'argent public dans le bâtiment, à l'heure où les collectivités locales et l'État cherchent toutes les marges de manœuvre possibles.
Raphaël Valette n'est pas venu aux affaires publiques par hasard. Son premier déclic politique remonte à l'élection présidentielle de 2002, suivi d'un engagement étudiant marquant lors du mouvement contre le CPE en 2006.
« Si vous n'intéressez pas la politique, la politique s'intéresse à vous. »
C'est ce fil rouge qui le mène d'abord à l'Assemblée nationale, comme collaborateur parlementaire auprès du député de sa circonscription, particulièrement investi sur les questions d'enseignement supérieur et de recherche. En 2017, après le non-renouvellement de mandat de son parlementaire, il rejoint le Sénat où il exercera pendant six ans, cette fois dans l'opposition. Une expérience qui lui apprend la différence fondamentale entre les deux chambres : « le Sénat est un peu moins sous le feu des projecteurs, donc on est un peu moins dans l'effet de manche et plus sur le travail de fond. »
Depuis un an et demi, il a rejoint l'Untec, où il pilote la stratégie d'affaires publiques d'un syndicat professionnel qui représente toute une filière.
L'Untec n'est pas un cabinet d'économistes, mais l'organisation représentative de la profession — un peu comme la CPME pour les entreprises. Sa mission : défendre les intérêts des économistes de la construction auprès des parlementaires, des cabinets ministériels et des élus locaux, tout en assurant le lien entre le niveau national et les territoires.
L'économiste de la construction, rappelle Raphaël Valette, est le professionnel chargé d'assurer la maîtrise des coûts sur un projet de bâtiment, de la conception à la livraison. Une mission technique, encadrée par une convention collective, des qualifications (notamment l'OPQTECC) et une formation Bac+5.
Le dossier législatif phare porté aujourd'hui par l'Untec, c'est la proposition de loi du sénateur Jean Hingray (UDI, Vosges), qui vise à rendre obligatoire le recours à un économiste de la construction indépendant et qualifié pour tout projet public dépassant 20 millions d'euros.
Ce seuil n'est pas arbitraire : il correspond à celui à partir duquel les collectivités sont déjà tenues de souscrire à certaines assurances obligatoires.
Contrairement à ce que pourraient suggérer les critiques habituelles sur l'inflation normative, Raphaël Valette insiste : cette PPL ne crée pas de nouvelle règle. La mission d'économie de la construction est déjà inscrite dans le Code de la construction et représente entre 1 et 2 % du budget global d'un projet. Le problème ?
« Cette mission, elle est obligatoire, mais elle n'est souvent pas appliquée ou elle est mal appliquée. »
La nouveauté apportée par le texte est double : l'économiste doit être indépendant de la maîtrise d'œuvre et de l'entreprise réalisatrice, et qualifié pour garantir le sérieux de son intervention. Une exigence simple, déjà soutenue par l'OPQTECC et plusieurs fédérations du bâtiment, qui permettrait de ramener un regard objectif et non partisan sur la maîtrise des coûts dans les marchés publics.
Les exemples ne manquent pas : la Philharmonie de Paris (213 millions de dépassement), des projets lyonnais ayant dérapé de plus de 100 millions d'euros, ou divers lycées régionaux. Autant de cas où un tiers de confiance indépendant aurait pu prévenir la dérive en amont.
Au-delà de la PPL Hingray, l'Untec porte une vision plus large, qui pourrait transformer durablement la manière dont la France construit : passer du coût de construction au coût global.
« Aujourd'hui, quand on construit un projet, on se focalise en réalité sur 20 % du coût réel du bâtiment. »
Les 80 % restants correspondent à l'exploitation, l'entretien, la rénovation, la démolition — autant de coûts qui sont, in fine, portés par les habitants, les locataires, les collectivités et les usagers. Raisonner uniquement sur le coût de construction face au prix de vente, c'est passer à côté de la réalité économique du bâtiment sur l'ensemble de sa durée de vie.
Certains acteurs intègrent déjà ce raisonnement, comme les bailleurs sociaux, qui restent propriétaires et assument les coûts d'exploitation. L'enjeu : généraliser cette approche à l'ensemble des marchés publics. Le coût global figure d'ores et déjà dans le Code de la construction… mais comme une simple recommandation. L'Untec demande qu'il devienne obligatoire.
Première bonne nouvelle : la délégation aux Collectivités territoriales du Sénat, qui a auditionné l'Untec à deux reprises, a déjà inscrit cette préconisation dans ses recommandations.
Deuxième marche de l'escalier porté par l'Untec : le coût global partagé. L'idée ? Intégrer dans la décision de construire les externalités positives et négatives d'un projet sur son territoire :
Un projet qui semble rentable à l'échelle d'un promoteur peut s'avérer désastreux pour une collectivité — ou au contraire dynamiser un bassin de vie entier. À ce titre, Raphaël Valette rappelle un chiffre frappant :
« Un logement construit sur un territoire, c'est deux emplois directs et indirects qui sont créés. »
L'aménagement du territoire et la construction ne sont pas des sujets abstraits : ils façonnent l'économie locale, l'emploi, les services et la qualité de vie.
Au-delà du dossier Untec, Raphaël Valette assume une conviction devenue presque subversive dans le débat public actuel : la nuance et le compromis sont au cœur de la fabrique de la loi.
« Quand on fait de la politique, on n'a jamais raison tout seul contre tous les autres. »
Il rappelle ce qu'il considère comme la marque des bons amendements : un texte écrit pour être adopté, et non pour faire le buzz. Un travail de construction patient, parfois invisible, mais dont l'impact sur la vie des gens est considérable. Il cite à ce titre les travaux conduits sur la réforme territoriale de 2015 et la loi pour une République numérique — deux textes qui ont profondément modifié l'organisation administrative et le rapport au numérique en France.
Son conseil aux étudiants qui souhaitent rejoindre la fabrique de la loi ?
« N'ayez pas peur de discuter avec des gens qui, au départ, ne sont pas forcément d'accord avec vous. Vous n'aurez aucune honte à dire : j'ai discuté et j'ai essayé de convaincre. »
Une invitation à dépasser les postures pour faire avancer concrètement les sujets — comme ont su le faire avant lui les rapporteurs successifs sur la fin de vie, de Leonetti à Falorni.
Un échange dense, à la fois technique et politique, qui rappelle une vérité simple : bien dépenser l'argent public, ce n'est pas une option, c'est un acte de probité démocratique. Et que la défense des intérêts d'une profession peut servir, parfois, l'intérêt général.
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